Interview de Limamoulaye CISSE / Vice-Président Agronomie à l’OCP AFRICA

Parce que l’agriculture africaine est à un virage de son histoire, tant sur le plan social qu’économique et technologique, nous avons souhaité prendre la température avec le Vice-Président de l’OCP Africa. Limamoulaye CISSE nous a éclairé sur les clés pour rendre l’agriculture africaine plus productive, durable et profitable aux petits agriculteurs. Travail sur la formulation d’engrais plus performante et plus adaptée aux cultures à même d’accroitre le rendement et le revenu des agriculteurs, niveau d’adoption des technologies frugales et niveau d’équipements sont autant de questions que soulève cet interview.

Limamoulaye CISSE – Vice-Président Agronomie de l’OCP AFRICA

Quel est votre ressenti sur les technologies proposées aujourd’hui par les acteurs pour le marché agricole africain ? :

Actuellement nous avons trop tendance à oublier de prendre en compte le contexte socio-économique de l’Afrique et des prérequis d’adoption s’y rattachant.
Un exemple concret : l’agriculture de précision requiert l’utilisation d’engins et de systèmes d’épandage sur tracteur, pilotés par GPS via un ordinateur connecté à une base de données.
L’ordinateur peut recevoir et traiter des images satellites permettant de géo-localiser les apports et les opérations agricoles, et à réaliser des applications localisées.
Sur le continent africain, l’utilisation de cette technologie n’est pas adaptée, le niveau d’équipements restant trop faible : pas de tracteurs, pas de serveurs informatiques, pas de données de sols et de cultures.  Ce sont des prérequis à traiter au préalable, avant l’utilisation de ces technologies très performantes, et capables d’augmenter la productivité agricole de manière très importante.

Sur quelles technologies seriez-vous prêt à investir du temps et de l’argent ? (test de solutions, intégration data, etc.) : 

Il me paraît très pertinent de se focaliser sur les technologies satellitaires associées aux activités de terrain. Un exemple concret : Au Sénégal il existe des solutions développées par des start-up comme Manobi (https://www.manobi.com/) et MLouma, qui sont des plateformes digitalisées permettant aux agriculteurs de connaître le prix des produits agricoles, la localisation des marchés / acheteurs, ou bien pour fournir des alertes culturales ou des évènements liés aux cultures : pluies, sécheresses, fortes attaques d’insectes, etc.
Dernier point l’utilisation du SMS reste le mode le plus pratique, pour informer rapidement, ou pour faire des recommandations de pratiques agricoles.


Quelles sont les typologies d’adoption technologique que vous voyez aujourd’hui en Afrique ? :

L’adoption peut être individuelle avec l’utilisation des moyens appropriés (mobiles, tablettes, etc.) mais aussi de masse par utilisation de plateformes digitalisées et par des moyens plutôt classiques (radio rurale, spots de télévision, etc.)

Prenons l’exemple de la radio rurale qui reste un moyen beaucoup plus performant que le smartphone en termes d’accès à l’information dans les zones rurales (informations sur activité quotidienne des agriculteurs, etc.). Et pourtant la Radio rurale « Disso » (Disso en wolof : échanger, se parler) par exemple au Sénégal a été mis de côté suite à l’émergence du mobile et d’autres technologies de l’information et de la communication (smartphone) sans même réfléchir à adapter cette radio avec un accès smartphone, par exemple. Il ferait sens de réintégrer la radio Rurale (Disso) sous la forme d’une application disponible sur smartphone. L’intérêt de cette radio est l’aspect interactif (collaboratif) et la possibilité de poser une/des questions (question) dans la langue locale et de recevoir une répondre dans la minute. 

Autres points d’intérêt que vous souhaiteriez mettre en relief : 

De nombreux autres points seraient à évoquer comme par exemple la prise en compte du manque de connaissances pour faire face aux problèmes complexes de la situation de l’agriculture africaine afin de bien choisir les outils d’investigation ou de développement à utiliser en priorité.

Toute technologie a un environnement social économique qui l’englobe et il ne faut pas l’oublier au risque de développer des solutions inadaptées (au contexte). Si nous oublions cet environnement lié à la connaissance de la production agricole et des agriculteurs, leurs modes de vie, la façon de cultiver, la façon de résoudre les problèmes, aucune technologie ne sera acceptée/ou adaptée à sa juste valeur.

Par ailleurs, le secteur public accumule beaucoup de données statiques régionales apportées par exemple par des projets lancés par les pouvoirs publics et ou par des bailleurs de fonds extérieurs (type USAID, Banque Mondiale, UE, etc.) qui font des analyses socio-économiques des zones rurales/urbaines aussi  mais malheureusement ces études sont trop éclatées, souvent peu connues ni accessibles facilement (disponibles), et ne permettant donc pas un accès organisé à l’information.
Un exemple d’accès aux données : la production de yaourt et sa logistique est un véritable enjeu pour les éleveurs africains puisqu’ils sont très souvent nomades, ils ne vont pas faire 40 km pour venir vendre le lait. Il faudrait donc cartographier les zones de concentration de la production (marchés) par le biais de systèmes de géolocalisation afin de prioriser les marchés les plus proches de la zone de transformation. 

Quel est votre message d’espoir pour faciliter l’adoption des technologies en Afrique ? :

Il faudrait faire mieux connaître les conditions d’utilisation des technologies en organisant des réunions /conférences régionales ou autres (via le tissu agricole local : coop, regroupement, etc.) plus fréquentes pour faciliter l’acquisition des connaissances sur les technologies et ainsi mieux les utiliser ou les écarter. Il faudrait également mettre en place des logiciels open-source pour faciliter la compréhension et l’injection des technologies. Tout comme mieux faire comprendre la sémantique des groupes Facebook ou Whatsapp où les agriculteurs partagent leurs expertises/conseils. Il ne faut surtout pas sous-estimer la connaissance socio-économique sinon le ciblage technologique sera toujours erroné.


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